Voyage au cœur du crédit rural et du mutualisme
Prologue
Il y a, dans une vie professionnelle, quelques moments qui ne s’effacent pas. Non pas parce qu’ils furent spectaculaires, mais parce qu’ils ont laissé une empreinte intérieure, une sorte de ligne de force qui continue de vibrer longtemps après. Les missions dont je vais parler ici — l’Asie du Sud-Est en 1993, et la Lituanie peu après — font partie de ces moments-là.
Je n’ai jamais été un homme de carrière au sens classique. Je n’ai jamais cherché les titres, les décorations, ni les réseaux d’influence. Ce qui m’a toujours guidé, c’est une idée simple : la dignité des institutions dépend de la dignité de ceux qui les servent. Et dans le monde du crédit rural, de la microfinance, du mutualisme, cette dignité se joue souvent loin des projecteurs, dans des villages, des coopératives, des salles de réunion où l’on parle peu mais où l’on écoute beaucoup.
En novembre 1993, l’Union européenne m’a confié une mission qui allait me mener du Népal à l’Inde, de la Thaïlande aux Philippines. Nous n’étions que deux Français : un expert agroéconomiste et moi, chargé d’évaluer les systèmes de crédit rural et la gouvernance des coopératives. Huit à dix jours par pays, des rencontres intenses, des kilomètres de routes, des visages, des questions, des silences, et parfois cette impression rare d’être exactement à sa place.
Je n’ai pas raconté tout cela à ma famille à l’époque. On rentre, on reprend le fil du quotidien, et les missions s’empilent comme des dossiers qu’on referme. Mais avec le temps, je me suis rendu compte que ces expériences faisaient partie de ce que je voulais transmettre : non pas des exploits, mais une manière d’être au monde, une manière de comprendre les autres, une manière de croire que les institutions peuvent être justes si on les construit avec exigence et respect.
Ce récit n’est pas un rapport. C’est une trace. Une façon de dire : voilà ce que j’ai vu, voilà ce que j’ai appris, voilà ce que j’ai essayé de faire. Et peut-être, pour ceux qui me liront un jour, une manière de comprendre un peu mieux qui j’étais dans ces années-là.
Chapitre 1 — Le départ : l’Europe, l’Asie, et un binôme improbable
En novembre 1993, j’ai quitté l’Europe avec un sentiment étrange : celui d’entrer dans une mission dont je ne mesurais pas encore l’ampleur. L’Union européenne m’avait confié un mandat clair — évaluer les composantes « crédit rural » de plusieurs projets de développement en Asie du Sud-Est — mais derrière cette formulation administrative, je sentais qu’il y avait autre chose. Une attente. Une responsabilité. Peut-être même une confiance que je n’avais pas l’habitude de recevoir.
Je n’étais pas seul. L’équipe, si l’on peut dire, se résumait à deux Français : un agro-économiste et moi. Un duo improbable, presque bancal sur le papier, mais qui allait se révéler d’une complémentarité étonnante.
Lui venait du monde agricole, des filières, des sols, des cycles de culture. Il parlait de riz, de maïs, d’irrigation, de rendements, de risques climatiques. Moi, je venais du monde des institutions, de la gouvernance, des coopératives, de la microfinance. Je parlais de conseils d’administration, de direction, de sociétaires, de viabilité financière.
Nous ne parlions pas la même langue, mais nous parlions du même monde : celui des communautés rurales, de leur fragilité, de leur force, de leur dignité.
L’Union européenne avait voulu ce binôme pour une raison simple : on ne comprend jamais un système de crédit rural si l’on ne comprend pas d’abord l’agriculture qui le fait vivre. Et inversement, on ne comprend jamais l’agriculture si l’on ignore les institutions qui la financent.
C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, lui et moi, à parcourir l’Asie du Sud-Est comme deux éclaireurs envoyés pour comprendre ce qui fonctionnait, ce qui s’effondrait, et ce qui pouvait être reconstruit.
Le programme était dense :
- Népal,
- Inde,
- Thaïlande,
- Philippines.
Huit à dix jours par pays. Des routes, des réunions, des coopératives rurales, des bureaux de ministères, des villages, des champs, des salles de formation, des visages attentifs, des questions parfois directes, parfois timides.
Je me souviens du moment où j’ai ouvert le dossier de mission dans l’avion. Les mots étaient froids, techniques : évaluation, composantes, projets, crédit rural, phase 2. Mais je savais que derrière ces mots se jouait quelque chose de plus humain : la capacité d’un pays à financer ses paysans, à soutenir ses communautés rurales, à donner une chance à ceux qui n’ont souvent que leur terre et leur travail.
Je n’avais pas encore mis le pied au Népal que je sentais déjà que cette mission serait différente. Pas seulement parce qu’elle me conduirait dans quatre pays en quelques semaines. Mais parce qu’elle me demanderait d’être à la fois analyste, pédagogue, observateur, et parfois même témoin d’une réalité que les rapports officiels ne décrivent jamais.
Ce premier chapitre n’est pas celui des conclusions. C’est celui du départ. Celui où l’on ne sait pas encore ce que l’on va découvrir, mais où l’on sent que quelque chose va se jouer — pour les autres, et peut-être aussi pour soi.
Chapitre 2 — Népal : les montagnes, les villages, et la vérité simple des coopératives
Le Népal fut notre première étape. Quand l’avion a commencé sa descente vers Katmandou, j’ai compris que cette mission ne ressemblerait à aucune autre. Les montagnes encerclaient la vallée comme un amphithéâtre minéral, et la ville semblait posée là, fragile, presque suspendue entre ciel et terre. On arrivait d’Europe, avec nos dossiers, nos grilles d’analyse, nos concepts de gouvernance. Mais dès les premières heures, j’ai senti que le terrain allait nous obliger à tout réapprendre.
Le Népal de 1993 n’était pas encore celui des guides touristiques. C’était un pays rural, profondément rural, où les coopératives n’étaient pas des institutions complexes mais des communautés organisées, souvent avec peu de moyens mais beaucoup de solidarité. On y parlait peu de « crédit rural » comme d’un secteur technique. On parlait de familles, de récoltes, de dettes, de saisons, de survie parfois.
Notre première visite fut celle d’une petite coopérative communautaire dans un village à quelques heures de route de Katmandou. La route elle-même était une leçon : poussière, virages, camions surchargés, et cette impression que chaque kilomètre nous éloignait un peu plus de nos repères européens. Mon collègue agro observait les terrasses cultivées, les systèmes d’irrigation, les variétés de riz. Moi, j’observais les gens : la manière dont ils se saluaient, dont ils se réunissaient, dont ils prenaient la parole.
La coopérative était installée dans une petite maison en bois, avec un toit de tôle. Pas de bureaux, pas de mobilier sophistiqué. Juste une table, quelques chaises, un registre épais, et une dizaine de membres qui nous attendaient avec une dignité tranquille.
Ce qui m’a frappé, ce n’était pas la pauvreté des moyens. C’était la clarté de la gouvernance. Le président parlait peu, mais chaque mot comptait. La direction — si l’on peut appeler ainsi le secrétaire bénévole — n’était pas une autorité, mais un serviteur de la communauté. Et les membres, hommes et femmes, prenaient la parole avec une simplicité qui disait tout : ici, le pouvoir n’était pas un privilège, mais une responsabilité partagée.
Je me souviens d’un moment précis. Une femme, la cinquantaine, sari rouge, regard direct, a expliqué comment la coopérative lui avait permis d’acheter une chèvre, puis deux, puis d’envoyer sa fille à l’école. Elle parlait sans emphase, sans pathos. Juste la vérité nue d’une vie qui change par petites touches.
C’est là que j’ai compris quelque chose d’essentiel : le mutualisme n’est pas une théorie européenne. C’est une pratique universelle, dès lors que les gens se font confiance.
Le Népal nous a offert cette leçon dès le premier jour.
Sur le chemin du retour, mon collègue agro m’a dit : « Tu vois, ici, le crédit rural n’est pas un produit. C’est un lien. » Et j’ai su que cette phrase allait m’accompagner tout au long de la mission.
Ce premier pays nous a mis dans le bon état d’esprit : humilité, écoute, observation. Nous n’étions pas là pour imposer un modèle, mais pour comprendre comment les communautés vivaient, décidaient, s’organisaient. Et déjà, je sentais que ce que nous allions voir en Inde, en Thaïlande et aux Philippines prendrait un tout autre relief à la lumière de cette première immersion.
Chapitre 3 — Inde : Patna, le Bihar

La première coopérative que nous avons visitée n’était pas un bâtiment. C’était un espace ouvert, au milieu du village, sous un grand arbre qui servait d’ombre et de salle de réunion. Les registres étaient posés sur une natte, les responsables assis en cercle, et autour d’eux les villageois, hommes et femmes, debout ou accroupis, observant la scène avec cette attention silencieuse propre aux communautés rurales.
Le gouvernement indien venait d’annoncer un write-off général : l’annulation des prêts en souffrance. Pour les paysans, c’était une délivrance. Pour les coopératives, un aveu d’échec. Pour nous, un signal d’alarme.
Et c’est là, dans ce petit village poussiéreux, que j’ai vécu une scène qui m’a marqué pour la vie.
Un homme âgé s’est avancé. Il portait un baluchon noué dans un tissu usé, qu’il tenait contre lui comme un objet précieux. Il marchait lentement, mais avec une détermination tranquille. Arrivé devant les responsables de la coopérative, il s’est accroupi, a ouvert son baluchon, et en a sorti des billets soigneusement pliés.
Il venait rembourser son prêt.
Autour de lui, des rires ont éclaté. On se moquait de lui. « Pourquoi payer ? » « Le gouvernement a tout annulé ! » « Tu es fou, vieux ! »
Je me suis approché et je lui ai demandé simplement : — Pourquoi remboursez-vous, alors que votre dette est effacée ?
Il a levé les yeux vers moi. Son regard était calme, droit, sans une once de doute. Et il m’a répondu : — Je rembourse pour mon honneur. Et pour l’honneur de mon village.
Il n’y avait rien à ajouter. Dans cette phrase, tout était contenu : la dignité, la responsabilité, la fierté, le lien communautaire, l’essence même du mutualisme.
Ce vieil homme, assis dans la poussière, entouré de rires incrédules, venait de me donner la plus belle leçon de gouvernance que j’aie jamais reçue. Une leçon que ni les manuels, ni les institutions, ni les bailleurs internationaux ne pourront jamais enseigner.
Ce jour-là, j’ai compris que le mutualisme n’est pas un modèle importé. C’est une éthique. Une manière d’être au monde. Et parfois, elle survit même quand les institutions s’effondrent.
Chapitre 4 — Thaïlande : la BAAC, une institution solide dans un paysage rural structuré
La Thaïlande fut la troisième étape de notre mission, et dès notre arrivée, j’ai compris que nous changions de monde. Après le Népal communautaire et l’Inde en crise, la Thaïlande offrait un paysage institutionnel étonnamment stable, presque rassurant.
Ici, le crédit rural n’était pas porté par une mosaïque de coopératives fragiles, mais par une institution centrale, puissante, respectée : la BAAC, la Bank for Agriculture and Agricultural Cooperatives.
La BAAC n’était pas une petite banque rurale. C’était une véritable colonne vertébrale du pays, financée par l’ensemble du système bancaire thaïlandais. Une institution hybride, à la fois banque publique spécialisée et réseau coopératif, capable de mobiliser des ressources massives pour irriguer l’agriculture nationale et de vendre du matériel agricole.
Pour moi qui venais du Bihar, où les coopératives s’effondraient sous le poids des dettes annulées et de la gouvernance défaillante, la BAAC représentait un contraste saisissant.
Notre première visite eut lieu dans une antenne régionale de la BAAC. Le bâtiment était simple, mais organisé, propre, vivant. Les employés nous accueillirent avec un professionnalisme tranquille. Les dossiers étaient tenus, les procédures claires, les chiffres maîtrisés.
Mon collègue agro observait les filières agricoles environnantes : riz irrigué, élevage, horticulture, diversification. Il notait les rendements, les cycles, les risques climatiques.
Moi, j’observais la gouvernance : la discipline institutionnelle, la formation du personnel, la relation entre la BAAC et les coopératives locales, la confiance des membres.
Tout ce que nous avions vu en Inde semblait ici inversé.
La BAAC avait réussi quelque chose de rare : être à la fois une grande institution financière et un acteur de proximité.
Elle finançait les coopératives, mais aussi les agriculteurs individuellement. Elle formait, accompagnait, contrôlait. Elle avait une vision stratégique du développement rural, mais savait aussi écouter les besoins locaux.
Je me souviens d’une réunion avec un groupe de responsables de coopératives agricoles affiliées à la BAAC. Ils parlaient de leurs projets, de leurs remboursements, de leurs investissements. Ils parlaient avec assurance, avec précision, avec une compréhension fine des mécanismes financiers.
L’un d’eux m’a dit : « Ici, nous ne sommes pas seuls. La BAAC nous soutient, mais elle nous demande aussi d’être responsables. » Cette phrase résumait tout : soutien + exigence = solidité.
La Thaïlande nous montrait ce que peut devenir un système de crédit rural quand il repose sur une institution forte, respectée, bien financée, et quand la gouvernance est prise au sérieux.
Ce pays n’était pas un modèle universel — aucun ne l’est — mais il offrait une démonstration éclatante : le crédit rural peut fonctionner, et même très bien, quand les institutions sont solides et que la confiance circule dans les deux sens.
Après le Népal et l’Inde, la Thaïlande complétait le tableau. Elle nous montrait ce que la stabilité peut produire, ce que la discipline peut permettre, et ce que la confiance institutionnelle peut transformer.
Il ne restait plus qu’une étape : les Philippines, où nous allions découvrir un système encore différent, plus dynamique, plus hybride, presque expérimental.
Chapitre 5 — Philippines : un laboratoire vivant du crédit rural
Les Philippines furent la dernière étape de notre mission, et sans doute la plus surprenante. Après la simplicité communautaire du Népal, la crise institutionnelle du Bihar et la solidité de la BAAC en Thaïlande, les Philippines nous offrirent un paysage totalement différent : un monde de coopératives dynamiques, de mutuelles inventives, de structures hybrides, parfois chaotiques, mais toujours vivantes.
Dès notre arrivée à Manille, j’ai senti une énergie particulière. La ville était un mélange de modernité, de pauvreté, de créativité, de contradictions. Et le système de crédit rural reflétait exactement cette diversité : ni centralisé comme en Thaïlande, ni en ruine comme au Bihar, ni entièrement communautaire comme au Népal. C’était un écosystème, au sens biologique du terme.
Un épisode, dès les premiers jours, m’a donné le ton du pays.
Nous avions rendez-vous avec le président d’une IMF locale, une institution respectée, très active dans la région. Le rendez-vous fut repoussé. On nous expliqua, presque en s’excusant, que le président ne pouvait pas nous recevoir ce matin-là.
Il était en train… de prêcher.
C’était un prêtre. Et ce matin-là, il parlait sur une radio locale, dans une émission religieuse très suivie. Il ne s’agissait pas d’un contretemps banal : c’était une fenêtre sur la réalité philippine. Ici, les institutions financières rurales n’étaient pas dirigées par des technocrates, mais par des figures morales, des leaders communautaires, des personnes investies dans la vie sociale, spirituelle et économique de leur région.
Ce mélange — foi, communauté, finance — aurait été incongru ailleurs. Aux Philippines, il était naturel.
Et cela disait tout : le crédit rural n’était pas seulement une affaire de chiffres, mais une affaire de confiance.
Notre première visite eut lieu dans une coopérative rurale à quelques heures de route de Manille. Le bâtiment était modeste, mais animé. On y sentait une forme d’enthousiasme, une volonté d’avancer, une confiance dans l’avenir. Les membres parlaient de leurs projets avec une énergie communicative : élevage, riziculture, petits commerces, ateliers artisanaux.
Mon collègue agro notait la diversité des productions, la résilience des systèmes agricoles, la capacité des familles à s’adapter. Moi, j’observais la gouvernance : des réunions régulières, des décisions collectives, des femmes très présentes dans les responsabilités, et une transparence qui contrastait avec ce que nous avions vu en Inde.
Ce qui m’a frappé, c’est la créativité institutionnelle. Les coopératives philippines n’avaient pas peur d’innover : elles combinaient épargne, crédit, formation, entraide, parfois même assurance informelle. Elles inventaient des solutions adaptées à leurs réalités locales, sans attendre qu’un modèle leur soit imposé.
Un moment m’a particulièrement marqué. Nous assistions à une réunion de coopérative où les membres discutaient d’un nouveau produit d’épargne destiné aux jeunes. Ils débattaient, argumentaient, riaient, proposaient, ajustaient. Ce n’était pas une institution figée : c’était une communauté en mouvement.
À la fin de la réunion, une femme d’une quarantaine d’années est venue me voir. Elle m’a dit : « Ici, nous ne sommes pas riches. Mais nous sommes organisés. Et quand on est organisés, on peut tout faire. »
Cette phrase résumait l’esprit philippin : une confiance dans la capacité collective, une intelligence pratique, une énergie qui ne se laisse jamais abattre.
Les Philippines nous ont appris que le crédit rural n’est pas seulement une question de structures ou de modèles. C’est une question de culture, de dynamique sociale, de créativité collective.
Là où l’Inde nous avait montré la fragilité des institutions, la Thaïlande leur solidité, et le Népal leur simplicité, les Philippines nous montraient leur plasticité.
Un système capable de se réinventer, de s’adapter, de se transformer.
Chapitre 6 — Le retour : assembler quatre mondes en un seul récit
Quand l’avion a décollé de Manille pour nous ramener en Europe, j’ai senti pour la première fois le poids de la mission. Pas la fatigue physique — même si les semaines avaient été intenses — mais le poids des réalités que nous venions de traverser. Quatre pays, quatre systèmes, quatre manières de vivre le crédit rural, quatre visions du mutualisme. Et maintenant, il fallait assembler tout cela, en faire un récit cohérent, un diagnostic, une orientation pour l’Union européenne.
Dans l’avion, mon collègue agro et moi avons échangé longuement. Nous n’étions pas toujours d’accord, mais nous avions appris à nous écouter, à confronter nos analyses, à faire dialoguer nos deux regards : le sien, ancré dans les sols, les cultures, les cycles agricoles ; le mien, ancré dans les institutions, la gouvernance, les dynamiques communautaires.
Ce dialogue, finalement, était à l’image de la mission elle-même : une rencontre entre des mondes qui ne se ressemblent pas, mais qui se complètent.
Je repensais au Népal, à cette simplicité presque originelle des coopératives communautaires. À l’Inde, à la scène du vieil homme au baluchon, à sa dignité silencieuse, à sa leçon de mutualisme. À la Thaïlande, à la BAAC, cette institution solide, disciplinée, respectée, financée par tout le système bancaire. Aux Philippines enfin, à cette créativité institutionnelle, à ce prêtre-président d’IMF qui repoussait notre rendez-vous pour prêcher à la radio, comme si la foi et la finance n’étaient pas deux mondes séparés mais deux dimensions d’un même engagement communautaire.
Quatre pays, quatre vérités. Et pourtant, un fil rouge : le crédit rural n’est jamais seulement une affaire d’argent. C’est une affaire de confiance.
Confiance entre les membres. Confiance dans les institutions. Confiance dans la parole donnée. Confiance dans la communauté.
Et cette confiance, je l’avais vue sous toutes ses formes : fragile, solide, inventive, blessée, renaissante.
Le rapport que nous devions écrire n’était pas un exercice académique. C’était un acte de transmission. Il fallait dire à l’Union européenne ce que nous avions vu, sans fard, sans naïveté, sans cynisme. Il fallait expliquer que le crédit rural ne peut pas être importé comme un modèle clé en main. Qu’il doit s’enraciner dans une culture, dans une histoire, dans une manière d’être ensemble.
Je me souviens d’avoir écrit, dans mes notes de vol : « Le mutualisme n’est pas un système. C’est une éthique. » Cette phrase, je ne l’ai jamais oubliée.
Chapitre 7 — Lituanie : Garfondas, bâtir une institution qui traverse le temps
La Lituanie n’avait rien à voir avec l’Asie. Quand j’y suis arrivé, le pays sortait à peine de l’effondrement soviétique. Les kolkhozes venaient d’être démantelés, les terres restituées, les banques restructurées, et partout régnait un mélange de liberté nouvelle et d’incertitude profonde.
Dans ce paysage institutionnel encore fragile, l’Union européenne m’avait confié une mission très précise : concevoir et mettre en place un fonds national de garantie pour soutenir le crédit rural et les petites entreprises.
Ce fonds allait s’appeler Garfondas. Et il existe toujours aujourd’hui — ce dont je suis profondément fier.
Je n’étais pas seul dans cette aventure. À mes côtés travaillait Hans RAMM, un expert allemand d’une grande rigueur intellectuelle et d’une profonde humanité. Hans connaissait parfaitement les systèmes coopératifs d’Europe centrale et orientale. Il avait cette capacité rare de comprendre un pays en transition sans jamais le juger, et d’apporter des solutions sans jamais les imposer.
Nous formions un duo solide, complémentaire. Nos discussions, parfois vives, toujours respectueuses, ont façonné les fondations de Garfondas. Je garde de Hans le souvenir d’un homme droit, précis, chaleureux, et d’un collègue devenu ami.
Dès les premières réunions, j’ai compris l’ampleur du défi. Les Lituaniens avaient récupéré leurs terres, mais pas les outils institutionnels pour les financer. Les banques commerciales étaient prudentes, parfois méfiantes. Les agriculteurs n’avaient ni garanties, ni historique de crédit, ni capital. Et surtout, ils n’avaient jamais connu un système où la décision économique reposait sur la responsabilité individuelle.
Créer un fonds de garantie, dans ce contexte, ce n’était pas un exercice technique. C’était un acte fondateur.
Avec Hans, nous avons travaillé sur tout :
- les statuts,
- la gouvernance,
- les critères d’éligibilité,
- les mécanismes de partage du risque,
- les relations avec les banques,
- les procédures d’analyse.
C’était un travail minutieux, exigeant, parfois ingrat, mais absolument essentiel.
Il s’agissait de reconstruire la confiance dans un pays où elle avait été méthodiquement détruite.
Lorsque Garfondas fut officiellement créé, j’ai ressenti une fierté rare. Pas une fierté personnelle, mais une fierté de transmission : celle d’avoir contribué, avec Hans et nos partenaires lituaniens, à bâtir une institution qui allait vivre, évoluer, soutenir, protéger.
Aujourd’hui encore, Garfondas continue d’accorder des garanties aux banques pour financer :
- les agriculteurs,
- les petites entreprises rurales,
- les coopératives,
- les projets agroalimentaires.
Savoir que cette institution existe toujours, qu’elle fonctionne, qu’elle aide encore des milliers de familles lituaniennes… c’est l’un des accomplissements dont je suis le plus fier.
Épilogue — Le retour au pays : la Bretagne, la retraite, et le FLG
On ne revient jamais tout à fait le même d’une vie passée à traverser des pays, des institutions, des cultures, des visages. Quand j’ai posé mes valises en Bretagne, ce n’était pas une retraite au sens classique. C’était un retour au port d’attache, un retour à la terre, à la mer, aux pierres granitiques, aux vents salés, à cette lumière qui n’existe nulle part ailleurs.
Je retrouvais Trégastel, la Côte de Granit Rose, la maison familiale, les chemins, les marées. Après tant d’années à accompagner des communautés rurales à l’autre bout du monde, je revenais dans ma communauté, celle qui m’avait formé, nourri, façonné.
Et pourtant, je n’avais pas l’impression de « finir ». J’avais l’impression de transmettre.
Les missions en Asie et en Lituanie m’avaient appris une chose essentielle : les institutions ne vivent que si elles sont enracinées dans un territoire, dans une culture, dans une communauté. Et ce que j’avais contribué à bâtir ailleurs — des coopératives, des systèmes de crédit rural, un fonds de garantie national — je pouvais aussi le faire ici, chez moi, à ma mesure.
Claude Guillemain-Charlès
